Des cloisons partout

Je tourne sur moi-même, et tout ce que je vois, ce sont de grandes cloisons à perte de vue. Comme des paravents reliés entre eux par d?innombrables tubulures, ces réseaux cloisonnés échangent des monceaux de données. Sur des milliards de sujets précis comme sur autant de banalités insipides, les concepts que l'on nomme information transitent le long des câbles vers d'autres cloisons.

Je reprends. Je ferme les yeux. Les rouvre sur une autre réalité.

Maintenant je suis dans un champs qui s'étend à perte de vue. Probablement fin mai début juin, car l'air est remplit de pollens qui n'attendent que le vent pour voyager et coloniser d'autres parcelles. Chaque particule de pollen est information. Les vents sont les réseaux qui se font et se défont, qui sont saturés et lourds comme une chape de plomb ou au contraire légers et caressants comme un courant gracile.

Je décide de rester ici.

La pollinisation des réseaux

Tel un bourdon je plonge dans le nectar de données, m'en asperge le corps et m'en imprègne le duvet, j'en remplis mes poches, je virevolte ivre au milieu de milliards de fleurs et de plantes tellement riches en savoirs !

Je remarque dans ma soif de découvertes que beaucoup d'autres restent dans leur écosystème et ne s'éloignent guère de leurs repères. Je les laisse tranquilles et poursuis mon exploration des réseaux. Me voilà imbibé à un point tel que je ne sais plus ce que je dois penser, à quel référentiel me raccrocher. Je vois bien que les autres m'observent bizarrement, je ne suis pas uniforme, je ne suis pas facilement identifiable. Je traverse l'internet de part en part, franchissant les cloisons, dépassant les limites de la végétation, butinant chaque parcelle du réseau jusqu'à plus soif. Bien sûr, il y a quelques systèmes que je n'ai pas envie d'explorer car leur représentation du monde se restreint à une vision trop simpliste. Malgré tout, je sens le fil qui m'unit à ces êtres un peu à part, à ces individus déconnectés dans leur réalité de violence, de mensonge et de mesquinerie. J'ai beau ne pas approuver leurs actes qui ne font que reproduire et transposer leur mal-être alentour, je suis conscient d'être de la même race, et d'être aussi faible qu'eux. Le pollen que je porte vient également, en partie, de leurs mondes.

Au delà d'internet

Souvent après avoir recueilli leur nectar je retourne à la ruche bourdonnante remettre ma récolte auprès des ouvriers qui collectent les pollens et les agglutine en boules qui seront placées sur les alvéoles. Les ouvriers voient bien que mes sacs sont multicolores alors que tous les autres sont jaunes, bleus ou blancs. Tout les cueilleurs peuvent voir que j'amène le désordre parmi la ruche. Mais personne ne dit rien. Personne ne s'arrête pour observer le contenu de mes sacoches à pollen. Je pourrais penser qu'ils font tous comme si de rien n'était, mais je sens au fond de moi qu'il n'en est rien. La ruche entière SAIT ce d'où je viens, ce que je rapporte, et ce que cela va provoquer. Et la ruche entière se tait et me traite comme les autres. Parce que je suis un. UN. unique et semblable en tous points à mes congénères. Curieux et fragile comme les autres, faible et violent. Au delà d'internet, d'où je recueille des milliers de signaux aussi beaux qu'abjects parfois, je ne suis qu'à l'image de ce que je fais : récolter des données, diffuser de l'information, répandre les idées dans les écosystèmes différents. Tout à un mot. On appelle les choses pour ne pas les oublier et pouvoir les raconter aux autres, mais ce faisant on leur ôte leur âme car ce qui est nommé  est instantanément privé de sa vie propre. Tout est. Toutes les choses sont. Les baptiser c'est les réduire au silence, au néant, c'est les emmener dans le monde du concept, de l'enfer et du paradis. Moi je slashe /// Je suis un slasheur / Je décloisonne. J'anti-slash \ J'\échappe les caractères d\'une chaîne pour leur donner liberté comme on s\'échappe de l\'univers. Je mélange les genres. J?agrège les opposés, je dissous les extrêmes. J'affranchis les sens. Je meurs lentement et j'entraîne le monde avec moi.

Franchissement du mur internet